Entretien avec Yveline Rapeau

Directrice de la Plateforme 2 Pôles Cirque en Normandie / La Brèche à Cherbourg et le Cirque-Théâtre d’Elbeuf

 

Quelles sont les nouveautés de SPRING pour cette 10 e édition ?

SPRING a totalement changé de physionomie depuis ses débuts : pour son 3 e anniversaire à l’échelle de la nouvelle région Normandie, il en couvre l’ensemble des départements, et devrait s’étendre en 2020 à la bande littorale de Seine-Maritime. Plus de 50 spectacles sont proposés cette année, en partenariat avec une soixantaine de structures. Cette extension a été rendue naturelle par la fusion de la Haute et de la Basse- Normandie, et par la mise en place de la plateforme 2 Pôles Cirque en Normandie, que j’ai pu acter en prenant la direction du Cirque-Théâtre d’Elbeuf fin 2015. Elle permet d’outrepasser les frontières et de décupler les possibilités limitées jusqu’alors à la Brèche, en mutualisant les potentialités de soutien à la création et à la diffusion des deux structures, qui gardent leur identité à l’année. L’exigence qui sous-tend la ligne artistique de SPRING s’en trouve renforcée : donner une visibilité aux écritures les plus innovantes du cirque contemporain. Le spectre des formes et des esthétiques y est très large, du solo au grand format sous chapiteau, en passant par les interventions dans l’espace public. Cette dynamique partenariale assez unique a suscité de la part de l’Institut Français l’organisation d’un Focus destiné aux professionnels durant l’édition 2019 du festival.

De quelle manière sera mise en lumière la vivacité de la création féminine circassienne ? 

2018 a été une année paroxystique, mettant sur le devant de la scène la question de la place des femmes, et plus largement celle du genre. Une vraie lame de fond, à laquelle je suis ravie de me connecter ! Je ne décrète pas les thématiques de SPRING, elles résultent des mouvements que j’observe, en ayant la chance de diriger deux pôles exclusivement dédiés au cirque contemporain. Auteurs ou interprètes, repoussant les limites de certains agrès, les femmes arrivent en force ces dernières années et irriguent toute la programmation. Citons les créations de Jeanne Mordoj, un parcours inédit à l’Abbaye du Mont Saint-Michel, la reprise féminine de Face Nord, les Portraits d’artiste, qui mettent l’accent sur des univers singuliers, dédiés cette année à Raphaëlle Boitel et Fanny Soriano, le Collectif Portés de Femmes… Sans oublier l’émergence de circassiennes multi-talents, telles Aloïse Sauvage et Nedjma Benchaïb, respectivement sorties du CNAC et de l’Académie Fratellini, qui assurent le concert de clôture ! Un autre moment fort en partenariat avec l’Opéra de Rouen sera la création de Louées soient-elles, explorant le rapport des femmes au pouvoir ; une mise en scène de David Bobée sur des cantates de Haendel. La complicité nouée avec le CDN de Rouen qu’il dirige nous a aussi permis d’imaginer le week-end Cirque à poil : un parcours dans la forêt, avec les Finlandaises Viivi Roiha et Sade Kamppila, Embrase-moi du duo Kaori Ito et Théo Touvet et la dernière création du Flamand Alexander Vantournhout, que nous soutenons depuis ses débuts et qui explose désormais à l’international.

Quelles autres lignes de force se dégagent de cette programmation, sur une aire de jeu si vaste ?

Reflétant le métissage dans lequel est plongé le cirque contemporain, SPRING va des formes les plus savantes aux plus populaires. Un exercice de style tel qu’Interprète qui s’inspire tant du théâtre que de la littérature : Maxime Mestre du Cheptel Aleïkoum s’y fait l’interprète unique d’une écriture collective, comme autant de variations autour d’une même partition. Le cirque croise aussi l’opéra : en ouverture au Théâtre de Caen, la deuxième scène lyrique de Normandie, Der Freischütz promet un spectacle magique dans tous les sens du terme, conviant Laurence Equilbey à la baguette et la Cie 14 :20 au plateau. SPRING est aussi truffé de micro fictions, liées à l’histoire de chaque création. Ainsi le Cirque Trottola présentera Campana sur le site-même où a été fondue la cloche de son spectacle ! Mini SPRING illustre une autre dynamique : le développement de la création jeune public de qualité. La réduction du cirque à un divertissement familial a longtemps tenu éloignés du genre certains auteurs, de peur d’un amalgame. Ayant fait ses preuves en tant qu’art majeur, la discipline fait désormais cirque de tout bois ! Tout comme il s’autorise à introduire les animaux ou le découpage sous forme de numéro, il affirme son exigence d’écriture pour le jeune public, comme nous le verrons avec Anomalie ou Claire Ruffin.

SPRING sera également l’occasion de dévoiler La Maison des Artistes. Quelles sont les spécificités
de cette « Villa Médicis du cirque » ?

Cette concrétisation d’une utopie caractérise le plein développement du projet de la Brèche. Le soutien à la création, sa mission première, se déclinera désormais en trois programmes de résidences. En premier lieu, l’accueil des artistes de cirque est mis à niveau. Outre un complément d’équipement, de nouvelles fonctionnalités permettront aux artistes de travailler au plus proche des réalités actuelles, car les compagnies sont désormais de micro entreprises itinérantes, porteuses de projet. A côté du travail mené au plateau, elles pourront continuer à gérer leur volet administratif dans des bureaux dédiés. Un studio numérique prendra en compte la part grandissante de cet outil dans le processus de création. Deux autres programmes plus inédits font leur apparition. Une résidence d’écriture, dédiée aux artistes pluridisciplinaires ayant une appétence pour le cirque contemporain, mais n’en connaissant pas – ou peu – l’univers : une immersion au long cours, pensée sur mesure, leur permettra de travailler in situ, au contact des compagnies. Enfin, le troisième volet s’adresse
aux chercheurs, universitaires ou journalistes spécialisés, qui nourrissent un projet de publication sur le cirque, qu’il soit thématique ou monographique. Dès l’an prochain, Rémi David (auteur de Philosophie de la magie préfacé par Michel Onfray), sera accueilli pour étudier les liens entre écriture automatique et écritures circassiennes au plateau.

Un mot sur le spectacle d’inauguration, le bien-nommé… Ouverture ?

C’est un clin d’œil signé Tsirihaka Harrivel et Vimala Pons. Cette Ouverture salue l’inauguration du bâtiment, mais aussi celle de leur futur chantier de création, puisant dans l’infini magma  qui constitue leur écriture actuelle : musique, strip-tease narratifs, rapport au burlesque et au cinéma… Toujours saupoudré de cet humour d’une subtilité incroyable, comme on peut le trouver par exemple chez Philippe Quesne. Les circassiens possèdent le don de s’emparer de sujets graves et importants pour les traiter sur un ton décalé, parfois trash, à l’instar cette année de l’entresort de Marcel et ses drôles de femmes, ou du clown Ludor Citrik… Autant d’artistes emblématiques de cette pulsion créatrice qui traverse le cirque contemporain.

Propos recueillis par Julie Bordenave